La sauce manchamanteles est né là où deux mondes se heurtaient dans la même casserole.
D'un côté, les piments ancho — héritage direct des civilisations préhispaniques, cultivés et travaillés sur ce territoire depuis des millénaires. La tomate, la patate douce, la banane plantain.
De l'autre, les graines de sésame venues d'Afrique par la traite coloniale, la cannelle arrivée d'Asie par les routes commerciales espagnoles, les clous de girofle, l'oignon.
Et puis le fruit. L'ananas, doux et acide, inattendu dans une sauce de piments. C'est lui qui donne au manchamanteles cette couleur rouge sombre qui ne pardonne pas, cette texture qui enveloppe plutôt que de brûler, cette douceur qui arrive après le feu comme une résolution après un accord dissonant.
Deux esprits libres dans un siècle qui ne voulait pas d'eux
Sor Juana et la sauce manchamanteles avaient la même nature : hybrides, inclassables, nés d'une rencontre entre deux mondes que tout séparait.
Elle était une femme qui pensait dans un siècle qui l'interdisait. Elle portait l'héritage espagnol et la liberté indigène. La sauce portait les chiles aztèques et les épices du Vieux Monde. Une sauce douce dans un univers de piments.
Ses poèmes, ses pièces de théâtre, ses essais philosophiques avaient déjà circulé en Espagne. Ils avaient déjà tâché les nappes de l'histoire — de façon permanente, indélébile.
Aucun des deux ne rentrait dans les cases. C'est pour ça qu'ils ont traversé le temps.